8 septembre 1870 : Paris est en plein chaos. L'Empire est tombé, la République vient d'être proclamée et l'armée prussienne marche implacablement vers la capitale, alimentant une panique générale et des prophéties de malheur. Dans ce climat d'hystérie collective, la lettre du Fondateur à ses sœurs apparaît comme une ancre de stabilité. Avec le pragmatisme d'un homme ayant vu l'Europe en flammes en 1815, il démonte les « fausses nouvelles » de son époque et remet les bouleversements politiques en perspective : alors que les gouvernements tombent pour la huitième fois de sa vie, la foi reste le seul rocher inébranlable. C'est une leçon de courage et de clarté, transformant la chronique d'un siège en un manifeste d'espérance intemporel.
8 septembre 1870
Mes bien chères filles en Jésus et Marie,
Je veux encore une fois vous adresser quelques mots d'encouragement et de réassurance au milieu de tous ces événements que le bon Dieu veut ou permet pour le bien de ses fidèles et la conversion des âmes qui L'ont oublié et délaissé en s'abandonnant à leurs passions et aux plaisirs terrestres.
Profitons de l'occasion que nous offrent ces graves événements pour nous consacrer plus fervemment que jamais au service de notre bon Seigneur et Maître, qui, dans sa miséricorde, nous a choisis malgré notre indignité pour être du nombre de ses disciples et de ses épouses.
Témoignons-Lui une gratitude constante et vive par une prière plus ardente et une plus grande fidélité à tous les points de la Règle, particulièrement en ce qui concerne le silence, la charité et l'humilité, dont je vous ai si souvent parlé ; mais j'y reviens encore maintenant : ce silence et ce calme qui conviennent à une bonne religieuse.
Par silence, j'entends non seulement s'abstenir de paroles inutiles, mais plus encore, ne pas chercher à savoir ce qui se dit ou se fait, ni écouter les bavardages et les colporteurs de nouvelles, ce qui ne fait que vous effrayer et vous éloigner de Dieu, vers qui seul nous devons nous tourner et mettre toute notre confiance en Lui seul.
Ne croyez pas à toutes ces rumeurs alarmantes, mes chères filles ; souvent il n'y a aucune vérité en elles, et ce sont presque toujours des récits exagérés qui ne peuvent que troubler vos esprits en détournant votre attention de vos devoirs.
Écoutez-moi si vous avez confiance en moi et dans l'expérience personnelle d'un vieil homme : j'ai vécu au milieu des Prussiens pendant la guerre de 1815 et je n'ai jamais rien vu de ce qui se raconte partout : ils demandaient parfois de la nourriture et de la boisson, ce qu'ils avaient bien sûr le droit de faire ; on leur en donnait, et c'était tout.
Si d'autres choses ont eu lieu récemment là où les combats font rage, ils ont subi la même chose dans leur propre pays. En somme, c'est en grande partie le résultat de la guerre ; plus de la moitié des soldats allemands sont catholiques comme nous.
Remercions le bon Dieu que ces récents événements n'aient pas eu lieu dans notre région, où Il a permis d'autres types d'épreuves comme le choléra et d'autres épidémies.
Essayez donc de rester calmes et fermes et n'écoutez que vos Supérieures ; fermez vos oreilles à tous les rapports alarmants et n'en croyez aucun. C'est ce que notre Divin Maître nous enseigne en maints endroits de l'Évangile. Votre refuge le plus sûr est votre couvent. Dieu y est présent parmi vous, ainsi que la chapelle avec le Saint Sacrement. Que pourriez-vous désirer de plus ? S'il y avait eu un changement à faire, nous vous en aurions informées ; nous ne vous aurions pas conseillé d'aller chercher la sécurité ailleurs, nous vous aurions peut-être permis de porter, temporairement, un bonnet noir, de retirer votre voile et votre décoration, et dans le cas des grandes communautés, de placer les plus jeunes sœurs dans quelque famille dévouée de la localité, cela et rien de plus. Mais il n'est pas nécessaire de le faire comme à Paris où la situation est très grave ; cependant, laissez cela au Seigneur et priez ; nous sommes entre Ses mains !
Nous avons un nouveau gouvernement et ce n'est pas une surprise ; c'est le huitième que je vois depuis mon enfance. Les gouvernements passent ; il y en a un qui ne change pas mais qui demeure : l'autorité de l'Église, avec son chef infaillible le Pape, Vicaire de Jésus-Christ, si plein de confiance car il sait que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Église du Christ.
Nous obéirons en tout ce qui n'est pas contraire aux lois de Dieu et de l'Église ; les premiers chrétiens et tous les saints l'ont fait. Imitons-les et acceptons sans question ni murmure tout ce que Dieu a voulu et permis : Il sait ce qu'Il fait. Bénie soit Sa volonté !
Pour conclure, mes très chères filles, restez calmes et mettez en pratique tout ce que Dieu vous a enseigné et inspiré de faire paisiblement dans vos couvents, durant la retraite. Toutes les lettres que vous aurez besoin de nous écrire refléteront ces sentiments saints et courageux.
Avec cette espérance dans mon cœur, je vous bénis toutes en Jésus et Marie Immaculée.
Douai : Fête de la Nativité de Notre-Dame
Debrabant, Directeur Général de la Sainte Union